L'Homme à la casquette

07/08/2013 16:11

 

Il a travaillé dur : maçon. Son éternelle casquette était pour lui comme une "muleta" : une béquille ou  son "trasto". Le type était gaillard, un charentais pur et dur adorant notamment le monde de l’ovalie et la boxe : il s’était d’ailleurs essayé dans sa jeunesse au "noble art". Moi gamin, je ne pouvais déjà pas m’empêcher de parler de taureaux et c’est ainsi que tout naturellement est arrivé en piste l’inévitable débat sur la tauromachie.  Après m’être essayé à une exégèse de tout le glossaire taurin, je fus presque emprunté lorsque l’homme à la casquette me coupa dans mes narrations dévoilant non sans une certaine malice un billet de corrida datant de 1964!

 

Devant mes yeux éberlués, le précieux sésame qu’il me présentait était sa façon à lui de me dire qu’il avait déjà vu des cornus, des hommes en or et même un centaure (Angel Peralta). Il ajouta qu’il avait usé ses pantalons sur les gradins de Dax, Bayonne,  Tyrosse,  son travail  le contraignant à de fréquentes pérégrinations  dans le Sud Ouest.  Et voilà "mon érudit"  énonçant des noms aussi prestigieux que Julio Aparicio ou bien encore  Antoño José Galán… Il me narra avec un sens du détail paroxystique et  son vocable "coloré" une course à Bayonne dans les années 70, ce qui donnait à peu près cela: (« par contre  -mon con- , Galàn avait mal tué. D'ailleurs il a pris l’ autre épée et a donné plusieurs coups d' "escabel" !).  Loin de moi l’idée de le désavouer répliquant que l’on ne dit pas "escabel" mais "verdugo". Malgré  tout, la prétention manifeste que l’on étale enfant me poussa à rétorquer fièrement : "l’escabel?"  On dit "descabello" .

 

Les années passèrent, mon "afición" augmentait, cadencée par les fêlures du temps, tandis que chaque « printemps » assoupi donnait lieu à de nouveaux  contes habillés  de sable et de sang. En Charente, le vieil homme  discute "toros", avec style et "su arte". Je me délecte et me nourris de ses analyses, et lors de ces instants savoureux, au diable la nomenclature taurine! (cette dernière est réelle bien sûr,  mais je pense qu'elle ne devrait pas être adjudication tauromachique d'un marché dédiée à une caste).

 

Et c'est ainsi qu'infailliblement grâce à l’homme à la casquette,  lorsque je suis en Charente et qu’il était encore parmi nous,  je me plaisais à dire :  tel torero a dû donner le coup d’ « escabel » !

 

Je continue aujourd'hui, non sans émotion...

 

 

 

(A la mémoire de mon Grand Père Emile F.)