La mort dans la corrida

15/11/2013 15:07

 

 

Lequel  d’entre nous ne  s’est jamais posé cette question : « pourquoi  est-ce-que j’aime la corrida » ?

 

Il s’agit certes d’un art, d’une culture ; c’est beau, ça « brille »… Et pourtant, au-delà  des mots, n’est-il pas vrai que l’on y côtoie la violence, la tragédie, le sang ? Le sang du taureau bien sûr, mais aussi parfois celui du torero. En définitive, chaque après-midi, lorsque retentissent « clarines y timbales » au dessus de la plaza, la mort ne s’invite-t-elle pas au rendez vous ? ne lui offre-t-on pas une place ?

Pourquoi  aime-t-on la corrida ? Au-delà des termes tels que « arte », tradition, magie ou beauté, il persiste cette présence que beaucoup ont du mal à appréhender, la mort : le spectateur d’une corrida ne devient-il pas spectateur de la mort ?  Quand il s’installe  sur les « tendidos », l’aficionado a lui aussi, tout comme le torero, rendez-vous avec la mort : il sait qu’il va non seulement assister à cette fin inéluctable, mais aussi la vivre, l’accompagner ; en bref, n’en est-il pas aussi acteur par procuration ?

 

Il  est bien évident que lorsqu’une « tarde » se passe bien, entendons par là sans «cornada»,  «puntazo» ou « voltereta », on sort des arènes soulagé. On peut alors décortiquer de « tertulias » en « reseñas », le « pecho  mal ajusté », « le manque de charge de ce taureau qui avait sans doute un  problème à la patte », etc… On peut aller jusqu’à dire: « on a échappé à la mort ». Mais de quelle mort s’agit-il ? Celle du torero, bien sûr : « le Matador a échappé à la mort », déclare-t-on soulagé, après que ce dernier a subi une sévère "voltereta". C’est  naturel, dans l’ordre des choses. Le Matador a certes esquivé  la mort. Nous aussi, spectateurs et témoins, l’avons évitée. Cependant la mort du toro a eu lieu : la mort est la phase incontournable et inéluctable de la corrida, la sublimation de la fête. Dès lors, la réponse à la question «  pourquoi est-ce-que j’aime la corrida ? » devient plus que compliquée, voire  dérangeante.

 

La mort, il est vrai, nous entoure, fait partie de notre quotidien (accidents, maladies…).  Mais dans  nos sociétés occidentales  protectionnistes,  au sens étymologique du terme, nous prenons bien soin d’occulter ce que l’on nomme  pudiquement  « La Fin ».  Le bien-penser nous amène à la cacher: dans les  hôpitaux,  les personnes en fin de vie sont  soigneusement regroupées dans une même aile.  De fait, lorsque la « faucheuse » frappe, nous sommes toujours naturellement terrorisés, effondrés. Nous mesurons alors le prix de la vie. 

 

Dans l’univers de la Tauromachie, il est patent que le rapport à la mort n'est pas exactement le  même : cette dernière est là sous mes yeux. Elle n’est pas cachée, mais arborée. Je vis parce que l’autre être vivant (le taureau) est mort alors que le torero ne l'est pas.  J'ai volontairement apporté la réflexion d'un Matador de toros sur le sujet. Voilà ce qu'il nous dit : "Elle est réelle : il ne faut pas dire : Hooo ! et passer à un autre sujet. Autant que plastique, rythme et expression d'un tempérament, autant que sang, sueur et peur, autant que beauté : la corrida est présence de la mort." (V. Mendes in ...Tu comprends? Edition Imprimerie S. Sordes Bayonne. ).

Ce "témoignage" du torero V. Mendes offre une vision encore différente de "La mort dans la corrida", étant de part son rôle, le premier concerné par le thème abordé.

 

 "La mort dans la corrida", pourquoi  est-ce-que j’aime la corrida ? Personnellement je n’ai pu me soumettre à y apporter une réponse définitive : tant de facteurs entrent en jeu. Cependant, une chose dont je suis sûr, après moult discussions notamment avec feu Claude Pelletier (1), c’est que la Corrida est une représentation individuelle de la Mort et que les arènes en sont le théâtre où l’Aficionado est confronté à  celle-ci ; dès lors, peut-être sera-t-il mieux préparé à l’accepter...

Aficionado averti ou photographe passionné,  je continue à chercher des réponses à toutes ces interrogations, ce qui me permet, lorsque je suis dans une arène, d'apprécier d'autant plus cet art si difficile à appréhander. Et c'est ainsi que depuis vingt huit ans et des milliers de contradictions, je peux dire que j'aime la tauromachie, non pas de façon outrancière mais plutôt de manière apaisée. Elle m'a permis de me grandir, de mûrir. Elle continue de m'aider à surmonter les épreuves de la vie, à vibrer, à frémir et à rêver aux beaux jours annonciateurs d'étreintes endiablées entre un homme et un fauve.

« La peine de quitter un ami qui voulait te tuer mais qui était complice.» (Victor Mendes in ...Tu comprends? Edition Imprmerie S.Sordes Bayonne).

 

 

 

1) Claude Pelletier (1948-1993) :   Figure emblématique de l’Histoire d’amour entre Bayonne et la Tauromachie. Professeur de Français et de Philosophie, chroniqueur et écrivain taurin.  C’était un personnage haut en couleur, au sein de la P.T.C.B (rue Passemillon). Il n’a eu de cesse de m’encourager de sa voix rauque à «  cultive la Tauromachie comme un jardin secret et merveilleux » afin de m’ouvrir « d’autres portes du bonheur comme  littérature, peinture, musique, poésie, philosophie etc… ».